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Au coeur d’un roman magnifique

Le dernier roman de Sophie Françoise Bapambe Yap Libock publié à l’Harmattan en 2010 accroche le lecteur non seulement par l’histoire qui y est racontée, mais surtout par son esthétique qui en fait un texte parmi ceux qui innovent le genre romanesque. 

Si l’histoire de Madame Brown, la mère de Glory ou Tantie, celle-là même qui avait vendu sa fille faisant d’elle une esclave, se dénoue par «le dévoilement du silence» qui entourait cette affaire ignoble, l’énonciation de cette histoire de dévoilement quant à elle se fait par une esthétique de la dissimulation qui inscrit ce roman dans la catégorie des oeuvres qui confirment que le roman africain contemporain est entré dans une phase de la modernité, au sens où l’entendait Charles Baudelaire. Sophie Françoise Yap Libock élabore son discours littéraire selon une stratégie énonciative de l’implicite. 
L’oeuvre donne à voir un monde à travers la matière de son énonciation. L’onomastique draine tout un ensemble de présupposés et d’implicites. Ainsi, les «Mimpembè», comme personnages de ce roman, ne sont pas distincts des Blancs même si la romancière les fait évoluer dans la même séquence comme étant des personnages différents.

C’est que, Sophie Françoise Bapambe accorde une place de choix à la co-énonciation. Le lecteur est invité à jouer un rôle dans le discours romanesque. En d’autres termes, les implicites ne peuvent pas être décryptés hors contexte. 
Selon H.P Grice que reprend Dominique Maingueneau dans Pragmatique pour le discours littéraire, «il s’agit d’une sorte de devinette qui est posée au co-énonciateur». Les quelques signes de décryptage qui s’offrent au lecteur qui ne maîtrise pas la langue Bassa, langue de l’auteur, se situent dans le discours du roman. Nous sommes ici dans un contexte de guerre des indépendances. L’auteur rappelle à la mémoire de ses frères ces moments de douleur. Des noms réels de l’histoire (Bitchoga) se mêlent à ceux de sa création (Mimpembè, Nkalgan…), pour que le monde de l’?uvre soit lu dans deux sens : comme monde représenté et en même temps construit par sa clôture. 
Il s’agit de dévoiler certaines réalités à un certain public tout en les voilant à un autre. L’histoire exerce une pression forte sur l’écriture romanesque de Sophie Françoise Bapambè comme dans la plupart des romans francophones contemporains qui se positionnent dans le champ. On retrouve ces noms référentiels qu’elle convoque (Bitchoga, Bônde) dans La Mémoire Amputée de sa compatriote Were Were Liking. Celle-ci déroule aussi dans son ?uvre cette page triste de l’Histoire de la guerre de l’indépendance du Cameroun, telle qu’elle avait sévi dans cette localité dont elles sont toutes les deux originaires.

Mais la narration se projette dans l’Histoire et le brouillage qui se fait au niveau de la tonalité déconstruit le tragique de l’Histoire. En effet, la romancière alterne l’humour et le tragique, question de détendre son lecteur. Ce dernier est partagé entre le rire et l’affliction. Quelle attitude doit-il adopter face à l’histoire entre Nkalgan et Bitchoga. 

Ce dernier, espion des Blancs, a décidé de tuer Nkalgan à coups de machette parce qu’il a surpris une conversation tenue par ce dernier dans laquelle il était mis en cause. Mais la prière de Nkalgan à son Dieu, prière curieusement accordée par Bitchoga «si tu ne me réponds pas vite maintenant, Bitchoga va me tuer», est tellement comique que Bitchoga est pris d’un fou rire qu’il communique aussi au lecteur. Ce mélange de tons fait partie de l’écriture de la dissimulation.

Un autre élément de cette technique se situe au niveau du plurilinguisme qui participe à la construction de l’hybridité dans le roman. En plus de l’onomastique, il y a insertion des séquences en langues locales. Nkalgan adresse sa prière à Dieu en langue Bassa et le narrateur traduit la dite prière au lecteur pour lui communiquer le rire. De même, Marlou vante à son interlocutrice (qui la raille au sujet de sa morphologie) les atouts de ses fesses en langue Bassa : «I gwep bi ? Ngwon me yé me nyôl biè mu !». Les habitants du village de Bônde entonnent en langue Bulu un chant qui va couvrir 04 pages du roman. 

Le couronnement de ce plurilinguisme se lit à la page 73 dans ce que le narrateur désigne en ces termes : «une langue qui n’était ni locale ni étrangère mais une sorte de baragouin résultant de toutes les langues qu’il avait entendu parler». 
Évidemment, le locuteur va produire un discours dans lequel chaque mot prononcé est tiré d’une langue différente de celles des autres mots. Ce plurilinguisme du roman de Bapambe Yap Libock fait retentir les échos du discours social sous une forme dissimulée. Pour Mikhaïl Bakhtine, «ce n’est pas seulement la parole d’autrui dans la même langue, c’est un énoncé dans un langage étranger à l’auteur». 

Déjà, le style humouristique est connu depuis l’époque classique comme étant la forme la plus évidente pour mettre en discours le plurilinguisme. Ce style exige un va-et-vient entre l’auteur et son langage. L’anecdote du roman qui relate la petite histoire d’un grand père, Sôgôl, friand de tout ce qui est comprimé, donne cette alternance entre le français et le Bassa. Sôgôl a avalé les ovules de sa femme et lorsque celle-ci constate qu’il en manque, il répond dans sa langue qu’il en a avalé deux.

L’hybridité fonctionne aussi au niveau du genre. Le roman s’assouplit pour admettre d’autres genres : le chant, le conte, l’anecdote etc.
Bref il est intéressant de lire et de relire Le Dévoilement du silence, un roman qui s’inscrit dans la modernité du genre romanesque par cette esthétique de la dissimulation et par plusieurs autres aspects qui montrent que son auteur, qui n’est qu’à son deuxième roman, se positionne déjà dans le champ littéraire africain.

source: quotidienmutations.info

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