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Lettre ouverte aux vassaux de la dynastie gouvernante

Distinguées personnalités de la République, membres du très convoité parti au pouvoir, en vos titres, grades et qualités respectives, c’est un honneur pour moi de vous adresser cette missive. J’aurais voulu vous la porter à mains propres. Mais comment vous rencontrer ? Vous qui ne vivez que sur Mars, Venus ou Jupiter. Vous qui avez soigneusement donné des ordres à vos vigiles nerveux et à vos secrétaires à l’humeur de l’enfer, de ne donner aucune chance aux êtres inutiles de notre trame de s’approcher de vos luxueux palais décorés de chiens barbus et affamés de la chair humaine ou de vos bureaux climatisés aux vitres fumées. Hautes et respectables personnalités de la République, à défaut de vous rencontrer, il ne me reste plus que cette tribune pour vous faire savoir ce que je pense profondément de votre esprit républicain.

Cette occasion me permet tout d’abord de vous exprimer toute mon admiration envers  votre exceptionnel talent  et votre indéboulonnable détermination à défendre, protéger et glorifier votre champion ; celui qui préside aux destinées de votre parti et de celles de la nation. Que vous soyez un fidèle historique de l’empereur ou que, le temps changeant, vous ayez fait votre entrée dans le sérail par le biais de la transhumance politique, cela n’y change rien. Votre objectif est le même : faire l’apologie du Prince et décorer tous ses actes, même les plus ignobles afin de consolider votre place dans la baronnie dirigeante. Vos cordes vocales ne se mettent à l’épreuve que pour dire du bien de sa Majesté. Vous ne prenez votre plume que pour éclabousser la société du « bilan élogieux » d’un homme qui, en « si peu de temps » a fait « tant de bien » à la nation. Vous clamez la prospérité, la paix, la démocratie, le développement, que vous mettez élégamment à l’actif  de votre champion. A travers les antennes de télévision, de radio ou d’articles de presse, vous passez avec une expertise surhumaine, le torchon sur le tableau noir des calamités sociales. Le temps d’une émission, vous avez réussi à sonner le glas du chômage, de la pauvreté, de la corruption, de la criminalité et de la misère pitoyable du peuple. Mais vous semblez ignorer, comme le disait quelqu’un « qu’on ne change pas une société par décret ». On ne met pas fin aux ennuis d’un peuple sur les plateaux de télévision. Par votre prouesse médiatique, vous pourrez réussir à embellir la catastrophe sociale, mais vous ne parviendrez jamais à l’éliminer.

Le champ social que vous avez déserté depuis longtemps est bien plus sombre que celui que vous essayez de construire par vos mots au quotidien. Là où vous voyez des citoyens prospères, bien portants et fiers du « père de la nation », je ne vois qu’un amas de pauvres chômeurs, chétifs et tourmentés par un avenir qui refuse de leur présenter le moindre sourire. Vous voyez une République éclairée, inondée d’eau, à qui votre Prince a gracieusement offert les hôpitaux, les routes et les écoles. Mais nous, peuples d’en bas, qui vivons la réalité sociale, ne voyons qu’un pays plongé dans l’obscurité, où boire de l’eau potable est un exploit et où se déplacer, se soigner relèvent du calvaire. Pendant que vous voyez un peuple taciturne, inoffensif et amoureux de la paix, je ne vois que des personnes révoltées, étouffées, violentées dans leur âme et qui n’attendent que le moment venu pourmettre sur la place publique leur colère. Excellences, sachez que les somnifères que vous faites boire au peuple n’ont pas le pouvoir de la ciguë qu’on avait fait boire à Socrate. Tôt ou tard, il finira par se réveiller. Car  « ceux qui rendent les révolutions pacifiques impossibles, rendent les révolutions violentes inévitables », l’a dit un jour J. F. Kennedy.

Pour parodier Octavio Paz, je dirais que les politiques sont le grand échec de notre société. L’humilité et la mesure ne faisant pas partie de votre monde, vous avez promptement attribué à notre République un statut de pays démocratique, dont certaines nations, même rompues à la chose démocratique ne sauraient se prévaloir. Et pourtant, la démocratie à la quelle vous faites allusion n’est qu’une tyrannie de la minorité qui assassine les libertés individuelles. Vous refusez de penser avec Maurice Kamto que « la démocratie n’est donc pas une matière, une substance définitivement stable. Elle est appelée à s’inventer elle-même, en permanence. » (1993 ; p.74).

Honorables personnalités, courtisans du roi, ce n’est pas tant votre attitude de soumission et de glorification de l’empereur qui me dérange. Ce qui m’irrite énormément, c’est qu’en le faisant, vous donnez l’impression d’être honnêtes, de travailler pour le compte de la nation. Vous cachez vos réelles intentions. Vous ne roulez ni pour le peuple, ni même pour le chef pour qui vous chantez les louanges. Non ! Arrêtez de tromper le peuple. Vous prêchez pour vous-mêmes. Nous savons tous que l’arène politique n’est pas une arène des enfants de chœur. A travers les memoranda de soutien que vous adressez à votre guide, vous semblez indiquer que l’honnêteté, la fidélité et la confiance ont une place sur la scène politique. Non ! Nous sommes peut-être ignorants, mais nous ne sommes pas dupes. Nous savons, comme l’a affirmé le politologue Mathias Eric Owona Nguini,  que vous êtes inscrits dans la voie avancée de la « zombification, de décomposition et de putréfactions morales ». Vos mains sont sales de sang et non de cambouis. Vous avez lu  Les mains sales de  J.P Sartre, mais jamais vous n’avez lancé un coup d’œil dans Les Bimanes de Sévérin Cécil Abéga.  Tout le monde sait que tout votre souci, c’est de détrôner le prince. Peu importe si vous n’êtes que ses « créatures ».

Vos ambitions profondes ne sont en rien différentes de celles de vos collègues politiques qui méditent actuellement leur sort dans les couloirs obscurs de nos prisons. Seules vos démarches diffèrent. S’ils ont voulu détrôner le chef en le combattant, vous avez choisi de le destituer en le glorifiant. Trop pressés d’occuper la magistrale et majestueuse cathèdre présidentielle, ils ont opté pour la stratégie du bâton, de la trahison, de l’affrontement. Mais vous, préférez la stratégie de la carotte, de la « fidélité », de l’unanimisme. Vous relayez au quotidien la pensée unique du roi, vous applaudissez même sa longévité, mais vous savez au fond de vous que c’est la tête du roi qui vous intéresse. Vous avez retenu la leçon de Machiavel qui dit que pour être efficace, il faut masquer ses intentions. Si vous êtes si dociles à l’égard du Prince, c’est parce que vous savez que c’est en embrassant qu’on étouffe mieux, c’est parce que vous êtes convaincus que c’est en lui montrant votre amour qu’il vous nommera à des positions qui vous donnent plus de chance de lui placer le coup fatal.

Les migrations politico-administratives que vous effectuez dans la galaxie gouvernementale sont de brillantes méthodes qui vous rapprochent du trône présidentiel.

Vous voulez être Calife à la place du Calife. Que vous ne le manifestiez pas ouvertement,  ne fait pas de vous des saints. Excellences, en craignant de déplaire au roi, vous prouvez justement que vous ne l’aimez pas. Or, nous enseigne Fénelon, il faut être en mesure de « fâcher ceux qu’on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence ». Ce n’est pas parce que vous tenez un discours socialement correct que l’on vous donnerait le Bon Dieu en confession. Contrairement à vos amis aujourd’hui enfermés dans des geôles peu confortables, vous évitez  d’être victimes du malthusianisme politique avant d’avoir accompli votre mission : occuper le fauteuil présidentiel.

Mais en quoi est-ce que votre attitude est-elle un danger pour nous autres, partisans du bas peuple ? Pourquoi est-ce que vos ambitions présidentielles seraient un problème pour nous ? Distinguées personnalités de la nation, votre objectif présidentiel en lui-même ne nous préoccupe guère. Nous sommes plutôt inquiets des éventuelles conséquences que votre comportement cynique produirait dans notre République. Elles sont nombreuses les guerres qui, dans l’histoire des nations ont puisé leur origine dans la volonté de conquête de pouvoir. Pensez aux guerres de la Grèce antique, aux récentes guerres mondiales, à celles qui déchirent l’Afrique noire actuelle. Si l’Afrique est aujourd’hui meurtrie, c’est précisément à cause de cet esprit va-t-en guerre de ses dirigeants, toujours incapables de comprendre et d’admettre que tout le monde n’est pas fait pour gouverner. Le problème, Excellences, c’est que vous êtes nombreux à convoiter le même siège. Et vous le convoitez avec la même détermination. Vous ne ferez aucune concession. Ce sera vous le moment venu ou personne d’autre, pas même quelqu’un de votre famille politique. Or, il ne peut avoir deux capitaines dans un même bateau, à moins que le second soit un passager. La société moderne n’a pas encore inventé les Républiques « poly-présidentielles », entendez à plusieurs présidents. Une seule personne sera portée sur le trône présidentiel. Et si nous sommes réellement en démocratie, ce sera au peuple de désigner l’heureux élu. Malheureusement, votre obsession du pouvoir risque d’enlever au peuple ce droit. Respectables personnalités, nous craignons d’assister le moment venu  à la danse des couteaux et des canons à cause de votre esprit non républicain. Excellences, nous voulons verser les larmes de joie pour célébrer l’alternance et la maturité démocratique de notre pays et non les larmes de tristesse pour regretter nos proches, si ce n’est nous-mêmes qui périssons.

Excellences, faîtes honneur à la nation. Elle vous sera reconnaissante. Nourrissez-vous de la pensée et non des « lumières mystiques » (Kamto ; 1993). Le peuple reconnaitra en vous ceux qui auront sacrifié leurs propres ambitions pour le bien de la démocratie. Les citoyens ont assez souffert comme ça. Nous n’en voulons plus. Nous n’avons rien à manger, mais tant que nous respirons, nous pouvons encore nous battre. Préservez nos vies. Renoncez à vos envies belliqueuses et laissez le peuple choisir. Sortez par la grande porte, Excellences, dans un esprit républicain.

Auteur : Erick Kueté, un compatriote.

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