
Entre philosophie, haute expertise internationale et engagement artistique, l’écrivain et chercheur Michel Ngue-Awane livre une analyse sans concession des défis contemporains de l’Afrique. De Douala aux sphères de la fonction publique britannique où il réside aujourd’hui, cet intellectuel au parcours atypique interroge nos blocages profonds : du « subconscient colonial » aux pièges de la souveraineté numérique, en passant par l’urgence d’une éthique du leadership. Également musicien, il transforme ses recherches en mélodies pour toucher le plus grand nombre. Dans cet entretien accordé à Culturebene, Michel Ngue-Awane décortique les clés du Panastructisme et appelle la jeunesse africaine à reprendre possession de sa pensée.
Vous êtes né à Douala et vivez aujourd’hui au Royaume-Uni avec un parcours académique très riche (philosophie, IT, MBA, psychodynamique). Comment ce regard croisé entre le Cameroun et la diaspora britannique a-t-il façonné votre analyse des problèmes africains ?
Grandir à Douala puis construire toute ma vie intellectuelle et professionnelle au Royaume-Uni m’a donné une position que je n’aurais jamais eue en restant d’un seul côté. De l’intérieur, je porte l’expérience vécue du continent, ses réalités concrètes, ses aspirations et ses frustrations. De l’extérieur, la diaspora m’a offert un poste d’observation critique, loin des pressions immédiates, où l’on peut interroger les schémas de pensée sans être happé par l’urgence du quotidien.
La philosophie m’a appris à questionner les évidences ; l’informatique et le conseil en mise en service et transformation des services publics m’ont ancré dans des logiques de systèmes ; et la psychodynamique des organisations m’a donné les outils pour lire ce qui se joue sous la surface, dans les comportements collectifs comme individuels. C’est cette combinaison qui m’a conduit à chercher les causes profondes plutôt que les simples symptômes.
Dès 2015, vous introduisiez la notion de « subconscient colonial ». Pour vous, la véritable indépendance commence par la libération psychologique. En quoi ce « besoin de validation extérieure » freine-t-il encore le développement du continent aujourd’hui ?
Le subconscient colonial, c’est cette tendance à ne se sentir légitime que lorsqu’une validation vient de l’extérieur — qu’il s’agisse d’un diplôme, d’une norme, d’une technologie ou d’un modèle de gouvernance. Cela crée une dépendance qui dépasse largement l’économie. On voit des décideurs africains attendre l’aval d’une institution étrangère avant de croire en leurs propres solutions. Ce réflexe freine l’innovation locale, décourage la prise de risque intellectuelle et entretient l’idée que ce qui vient d’ailleurs vaut nécessairement mieux. Tant que cette dépendance psychologique n’est pas nommée et travaillée, les réformes institutionnelles resteront superficielles, car elles seront pensées par des esprits qui ne se font pas encore confiance.
Cette notion traite aussi du conditionnement profond du subconscient. Toute transformation réelle n’adviendra que lorsque nous aurons déconstruit et reconditionné notre psyché, en déconstruisant le narratif occidental pour nous affirmer à travers nos propres valeurs, nos propres structures et nos propres solutions. C’est cela que j’appelle le Panastructisme et l’auto-solutionnisme.
On vous oppose souvent que les règles du commerce international ou le poids de la dette échappent au contrôle des Africains. Que répondez-vous à ceux qui pensent que vous accordez trop d’importance à la psychologie au détriment des réalités économiques structurelles ?
Je ne nie jamais ces contraintes structurelles : elles sont réelles et documentées. Mais je constate aussi que face aux mêmes contraintes externes, certains pays ont su négocier, s’organiser et construire des marges de manœuvre, tandis que d’autres se sont résignés. Cette différence de trajectoire n’est pas uniquement due aux règles internationales, elle tient aussi à la posture mentale des dirigeants et des élites face à ces règles. Mon travail n’oppose pas le psychologique au structurel ; il affirme qu’un changement structurel durable nécessite un changement de posture pour être conçu, négocié et défendu dans la durée.
En vous appuyant sur des exemples comme Singapour ou la Corée du Sud, vous affirmez que les idées créent la richesse bien avant les ressources naturelles. Pourquoi le modèle africain peine-t-il encore à faire cette transition vers l’économie du savoir ?
Singapour et la Corée du Sud n’avaient ni pétrole ni minerais en abondance : ils ont construit leur prospérité sur l’éducation, la discipline institutionnelle et la capacité à transformer des idées en produits et en brevets. L’Afrique, à l’inverse, a souvent traité ses ressources naturelles comme une fin en soi plutôt que comme un levier de financement pour l’économie du savoir. La transition tarde parce que les systèmes éducatifs restent trop orientés vers la reproduction de connaissances importées plutôt que vers la création, parce que le financement de la recherche reste marginal, et parce que la valorisation économique de la propriété intellectuelle est encore peu développée sur le continent.
Vous soutenez que la vraie valeur de l’Afrique réside dans ses habitants et non dans ses minerais ou son pétrole. Quel levier prioritaire (éducation, entrepreneuriat, brevets) l’Afrique doit-elle actionner pour devenir propriétaire de ses propres idées ?
Si je devais n’en retenir qu’un, ce serait l’éducation — mais une éducation repensée pour former des créateurs plutôt que des exécutants. L’entrepreneuriat et les brevets sont les résultats naturels d’une éducation qui pousse à la création plutôt qu’à la répétition. Sans cette base, l’entrepreneuriat reste souvent de la débrouille économique, et les brevets restent rares parce que peu de personnes sont formées à protéger et valoriser une invention. L’éducation est le levier qui conditionne tous les autres.
Un titre provocateur (Et Si Dieu Détestait l’Afrique !) : Avec un tel ouvrage, vous posez en réalité la question de la responsabilité morale. Quel est le lien direct selon vous entre la corruption, les défaillances de leadership et le retard économique du continent ?
Ce titre est volontairement provocateur pour forcer une question que l’on évite trop souvent : celle de la responsabilité morale interne. La corruption n’est pas qu’un problème de lois mal appliquées, c’est un choix moral répété qui détourne les ressources destinées au bien commun vers des intérêts privés. Quand ce choix devient systémique chez une partie des élites, il fragilise la confiance des citoyens envers leurs institutions, décourage l’investissement productif et remplace le mérite par le clientélisme. Le retard économique n’est donc pas une fatalité extérieure : il est en grande partie la conséquence cumulée de défaillances morales et de leadership que l’on peut nommer, corriger et refuser de reproduire.
Vous dites que « la transformation économique exige une transformation morale ». Est-ce à dire qu’aucun plan de développement financier ne fonctionnera sans une refonte éthique des élites et des citoyens ?
Oui, c’est exactement le cœur de ma thèse. On peut concevoir les meilleurs plans financiers ou les meilleures politiques publiques : si les personnes chargées de les appliquer ne sont pas guidées par une éthique de service et de responsabilité, ces plans seront détournés ou vidés de leur substance. La transformation morale n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition d’efficacité. Elle concerne les élites autant que les citoyens, car une société ne se transforme durablement que lorsque l’exigence éthique devient partagée à tous les niveaux — du dirigeant au fonctionnaire, jusqu’au citoyen ordinaire.
À travers mon travail dans la fonction publique britannique — notamment en tant que cadre dans le domaine de la transformation des services publics, des restructurations et de l’octroi des contrats publics dans plus de 25 collectivités locales et structures de santé —, j’ai compris le sens profond de la probité, de l’équité, de la transparence et du désintéressement. Se focaliser sur le bien commun et planifier à long terme est essentiel. C’est cette exigence éthique appliquée au quotidien qui m’a permis d’économiser des milliards dans les structures où j’ai travaillé, des sommes qui ont pu être réinvesties dans des services prioritaires.
Dans votre dernier livre, L’Afrique Numérique, vous tirez la sonnette d’alarme sur l’IA, les algorithmes et la gestion des données. Comment la domination numérique menace-t-elle concrètement la souveraineté des nations africaines ?
La colonisation ne prend plus la forme d’armées ou de drapeaux : elle prend la forme de serveurs, de plateformes et d’algorithmes conçus ailleurs, qui structurent désormais la manière dont les Africains communiquent, consomment, apprennent et même votent. Quand les données des citoyens africains sont hébergées, traitées et monétisées par des acteurs extérieurs, ce sont des décisions stratégiques sur l’éducation, la santé ou la sécurité qui échappent progressivement aux nations concernées. C’est une recolonisation sans armes ni drapeaux, mais tout aussi structurante, car elle touche à la capacité même de penser et de décider par soi-même.
Vous dénoncez la « fuite déresponsabilisante des élites » face aux technologies importées. Pourquoi nos décideurs tombent-ils si facilement dans ce réflexe du « prêt-à-penser » occidental ?
Parce qu’il est plus confortable d’adopter une solution déjà pensée ailleurs que d’assumer le risque et le temps nécessaires pour en construire une adaptée au contexte local. Ce réflexe est aussi le prolongement direct du subconscient colonial dont je parlais plus tôt : cette croyance que la solution valable vient nécessairement de l’extérieur. Adopter du prêt-à-penser technologique permet aux élites de se décharger de leur responsabilité de créateurs pour se contenter d’un rôle de simples utilisateurs — ce qui est plus rassurant à court terme, mais très coûteux à long terme pour la souveraineté du continent.
Pour contrer ce piège, vous proposez le concept de Panastructisme. Quels en sont les piliers pratiques pour permettre à la jeunesse africaine d’innover et de maîtriser son destin technologique ?
Le Panastructisme, que j’appelle aussi Afro-solutionnisme, ne consiste pas à rejeter la technologie venue d’ailleurs, mais à refuser de la subir passivement. Concrètement, cela repose sur trois piliers :
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La maîtrise technique réelle plutôt que la simple utilisation des outils ;
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L’adaptation des technologies importées aux besoins et aux contextes africains plutôt que leur adoption telle quelle ;
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L’appropriation, c’est-à-dire la capacité à créer localement de nouvelles solutions et à en détenir la propriété intellectuelle.
Pour la jeunesse africaine, cela signifie apprendre à coder les systèmes plutôt qu’à simplement les utiliser, et considérer la souveraineté numérique comme un objectif national au même titre que la souveraineté alimentaire ou monétaire.
La philosophie en musique : On vous connaît comme auteur et chercheur, mais vous êtes aussi musicien (albums KactiKacti et Le Bien). Quel rôle joue la musique dans la diffusion de votre message face à des titres plus engagés comme Debout L’Afrique ?
La musique me permet d’atteindre un public que mes essais ne toucheront jamais directement. Un essai demande du temps, de la concentration, une disposition particulière du lecteur ; alors qu’une chanson peut transmettre une émotion ou une conviction en quelques minutes — dans un bus, en cuisinant, en dansant. Je vois la musique comme un second langage pour porter les mêmes idées de dignité, de responsabilité et de fierté africaine, mais par la voie du cœur plutôt que par celle de l’argumentation. Les titres les plus engagés viennent rappeler que ce combat pour la souveraineté intellectuelle et morale du continent ne se limite pas à des idées abstraites : il se vit et se chante.
Pensez-vous que l’art et les sonorités afro-pop/gospel permettent de toucher un public qui ne lirait pas forcément des essais économiques ou philosophiques ?
Sans aucun doute. Les sonorités afro-pop et gospel portent en elles une mémoire collective et une charge émotionnelle qui parlent immédiatement, sans qu’il soit besoin d’expliquer un concept. Beaucoup de personnes qui n’ouvriraient jamais un essai sur la souveraineté numérique ou la psychologie coloniale vont fredonner une mélodie qui, sans qu’elles le sachent, ancre en elles une part du même message. C’est une manière complementary, et non concurrente, de faire circuler des idées qui, autrement, resteraient enfermées dans un cercle universitaire ou intellectuel restreint.
Psychologie, économie, morale, capital humain et numérique… Votre œuvre ressemble à une fresque globale en 5 étapes. Cette progression était-elle planifiée dès le départ ou s’est-elle imposée au fil de vos recherches ?
Je serais malhonnête de dire que tout était planifié dès le premier livre en 2015. J’avais l’intuition qu’il fallait commencer par la libération de l’esprit, mais chaque livre a fait émerger la question suivante presque naturellement. En travaillant sur le subconscient colonial, j’ai compris qu’il fallait ensuite parler de création de richesse. En travaillant sur la richesse, la question morale s’est imposée. Puis est venue la question du capital humain, et enfin celle du numérique, qui s’est révélée être l’urgence la plus actuelle. Avec le recul, ces cinq étapes forment une progression cohérente, mais elle s’est révélée à moi au fil des recherches plutôt que d’avoir été entièrement conçue à l’avance.
Quel rôle clé la diaspora camerounaise et africaine basée en Angleterre et ailleurs doit-elle jouer pour éviter ce piège de la dépendance et financer l’innovation locale ?
La diaspora occupe une position unique : elle a accès aux capitaux, aux réseaux, aux compétences techniques et à une expérience directe des économies du savoir, tout en gardant un attachement profond au continent. Elle doit passer d’un rôle de simple pourvoyeuse de transferts financiers vers les familles à un rôle d’investisseuse dans l’innovation locale, en soutenant des jeunes entrepreneurs, des chercheurs et des créateurs africains plutôt qu’en finançant uniquement la consommation. C’est aussi à la diaspora de faire circuler les compétences et les standards qu’elle a acquis à l’étranger, sans pour autant reproduire le réflexe de validation extérieure que je critique par ailleurs.
Si la jeunesse africaine ne devait retenir qu’une seule conviction de tout votre parcours pour construire l’Afrique de demain, quelle serait-elle ?
Que la première richesse à libérer n’est ni le sol, ni le sous-sol, mais l’esprit. Tant que l’on continue de croire que la solution viendra toujours de l’extérieur, on reste locataire de son propre destin. La jeunesse africaine doit se convaincre qu’elle a le droit et la capacité de penser, de créer et de posséder ses propres idées, ses propres technologies et ses propres institutions. Tout le reste — l’économie, la morale, le numérique — en découle.
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