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Pr Ebenezer Njoh Mouelle : « La Pratique politique est en régression totale par rapport aux ambitions affichées… »

Même après avoir occupé de hauts postes de responsabilité dans l’enseignement et dans le monde politique (conseiller à la présidence de la République, Député à l’Assemblée Nationale ou encore membre du gouvernement), l’homme a maintenu une simplicité à nulle pareille. L’intellectuel revient également sur quelques anecdotes dans l’interview qui suit.

Bonjour professeur et merci de nous avoir ouvert vos portes.

C’est un plaisir de vous accueillir chez moi cet après midi (rire).

Nous allons amorcer cet entretien avec un petit flashback, l’époque où vous sortiez votre fameux essai sur la signification humaine du développement : « De la Médiocrité à l’excellence », votre brillant exposé sur l’Etre et l’avoir. Au regard d’aujourd’hui, pensez-vous que votre discours ait été écouté ?

Déjà je rappelle que le livre date de 1970 et ma préoccupation première lorsque je me penche sur ce projet en début des années 1960 était la question duDéveloppement, la philosophie du développement. Cela pourrait paraître banal aujourd’hui mais à l’époque, il faut se souvenir que les penseurs africains s’étaient donnés une orientation qui tendait à affirmer une personnalité philosophique africaine, y a-t-il ou n’y a-t-il pas une philosophie africaine dans le passé ? Je ne me suis pas intéressé à ce débat… La seule chose que j’ai eu à dire à ce sujet était que nous ne devons pas multiplier le complexe d’ici. Cette demande d’authenticité  avait même touché les secteurs comme la littérature et la religion et elle viendrait de la négation coloniale à laquelle l’africain a voulu répondre en disant « vous avez voulu nier ma personnalité africaine, or je suis quelqu’un, même avant votre arrivée… »  Alors naîtront le Kibanguisme au Zaïre etc. A moi de dire non ! La philosophie n’est pas dans les descriptions des mœurs, mais plutôt dans l’analyse rationnelle ; voilà d’où me vient l’idée d’écrire « De la médiocrité à l’excellence », qui est une question sur la finalité, parce que la question de fond dans ce livre c’est : le développement c’est quoi ? C’est pour aller vers quelle destination ? Qu’est ce qu’on développe en réalité ? Dans le livre, le vrai développement est celui qui doit nous emmener à concevoir des programmes d’éducation qui permettent de promouvoir un « Type d’Homme » nouveau qui soit « le créatif ». Et pour y arriver j’ai procédé par une analyse critique de la situation actuelle entre superstitions, sorcellerie et autres…, pour montrer comment il faut sortir de là. Vous me demandez ce que ça a donné aujourd’hui ? C’est vrai qu’étant au programme officiel, le livre est lu par bon nombre d’élèves mais de façon rapide. Ce n’est qu’après le Bac que certains prennent le temps de le parcourir plus calmement et je reçois pas mal de témoignages via mon site internet, de jeunes qui me disent que le livre leurs a servi d’aiguillon et là je me suis senti honoré. Mais honnêtement quand on regarde notre pays, du moins ce qu’il est devenu, c’est l’avoir et les richesses qui ont malheureusement pris le dessus, laissant place aux détournements des deniers publics et tout… mais ceux-là n’ont pas lu mon livre (rire).

Professeur, on reconnait bien là l’homme que vous incarnez si bien, toujours porté sur le social, la quête perpétuelle de l’excellence…, mais il est à rappeler qu’à une époque vous êtes entré dans le gouvernement, on aimerait bien savoir si vous y avez concrétisé vos théories ? Y a-t-il un lien avec  votre livre « Député de la nation » ? Parce que vous y reconnaissiez avoir été battu aux législatives de février 1992 ?

C’est en 1990 lorsque je suis choisi pour être le secrétaire général du Parti au Pouvoir (RDPC) qui à l’époque était encore parti unique, que tout a commencé; car il fallait préparer l’arrivée du multipartisme. Voilà donc qu’en 1992 les élections législatives se présentent et à la surprise générale je me présente à ces élections, c’était précisément en février 1992. Je dis à la surprise générale parce que nous sortions d’une période de parti unique où les députés étaient de façon quasi systématique recrutés parmi les plus ou moins analphabètes, pardonnez-moi je n’injurie personne, mais au plan intellectuel, ceux qui étaient députés avant 1992 n’avaient pas trop d’exigences, on leur demandait le certificat de fin d’étude primaire au minimum. Etant donc secrétaire général du RDPC et ayant la charge de le mener aux législatives, j’ai estimé que je ne pouvais pas rester dans les bureaux et envoyer les troupes, je suis moi-même allé sur le terrain, non pour chercher un emploi comme ont bien voulu le penser certains, mais parce que j’ai jugé bon le faire ; nous étions d’ailleurs deux à avoir eu cette idée, le Pr Mbui Joseph à l’époque Ministre de l’éducation national et moi, ce qui a été mentionné dans « Député de la nation ». Conséquence de cette descente, nous sommes battus, problèmes internes au parti, car on a estimé que nous sommes allés trop vite, ça aussi je l’ai dit dans « Député de la nation », que nous avons été battus par nos propres militants (les responsables de l’époque qui ne comprenaient pas ce que nous faisions). Seulement je reviens en 1997 sans crier gare, étant toujours conseiller à la présidence et cette fois-là tout se passe très bien, j’ai fait mon mandat de 5ans, après quoi j’ai publié « Député de la nation », qui est une analyse critique du fonctionnement de mon propre parti et dans lequel je fais des propositions notamment sur le statut de « l’opposition ».

Avez-vous reçu des flèches venant de vos camarades du parti ?

J’en reçois même toujours, mais je serai toujours prêt à défendre mes idées, ces flèches sont sournoises et non ouvertes, voilà pourquoi on ne les voit pas. Vous savez je n’ai jamais écris pour plaire à quelqu’un ; il en est de même du statut du nombre de parti politique, surtout aujourd’hui je pense qu’il ne fallait pas aller à des centaines de partis dans notre pays. Au Cameroun nous avons 207 ethnies, mais nous avons dépassé les 200 partis, je pense que pour prétendre à une alternance et à une véritable démocratie, il faut sortir de ce ghetto. Travailler sur la base des programmes, des idées et pas de se réunir chaque fois pour faire une marche ou pour rédiger une motion. Voilà pourquoi la pratique politique aujourd’hui est en totale régression par rapport aux véritables ambitions affichées.

Quelle est la place du CERCAPHI (cercle camerounais de philosophie) dans ce contexte ?

Vous savez, l’activité intellectuelle est celle des productions d’idées, seulement la mise en pratique de ces idées demande que l’on soit en situation. Tenez par exemple, lorsque j’entre au gouvernement, un certain nombre d’actions sont entreprises ; il y avait l’histoire d’assainissement du climat dans l’audiovisuel où les licences étaient à donner. Et je me rends compte que depuis l’an 2000 le 1er Ministre avait déjà signé un décret définissant les conditions d’attribution des licences à ceux qui opéraient dans le domaine et dans ledit décret il leurs donnait 6 mois pour se mettre à jour. Moi j’arrive en 2006, mais rien n’est fait jusque là et on me dit : « c’est un dossier que vous ne devez pas toucher, vos prédécesseurs ne l’ont pas touché… » Vous rendez-vous compte ? plus fort encore, le Cameroun est candidat à l’obtention d’une dotation en fonds américains appelés « Millenuim Founds Account », mais pour bénéficier de cette dotation, les USA ont posé un certain nombre de conditions qui concernaient 7 départements ministériels parmi lesquels la communication, qui ne devrait qu’attribuer  au moins une licence à un media audiovisuel, mais pour des raisons politiques, l’affaire a stagné.

A suivre.

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