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Booba, l’ourson du rap

Devant "la Verrière", spot branché de Boulogne-Billancourt, des ados à mèche font le pied de grue. Ils se penchent, font des pointes, chuchotent et rient, scrutent le moindre geste. Derrière la devanture, l’attraction est un "man in black" body-buildé qui engloutit comme un gangster des fourchettes de légumes verts. Carte d’identité ? Élie Yaffa, 35 ans, 1,92 mètre, alias Booba sur scène. Profession ? Rappeur. Le plus féroce, le plus sulfureux du hip-hop français. Le plus talentueux aussi. 

Le roi de la rime poétique, sacré "l’bitume avec une plume" par laNouvelle Revue française, qui le comparait à Céline et faisait l’éloge de ses "métagores" (des métaphores gore). Dans son flow – la façon dont il interprète ses textes, énergique et saccadée -, même rage, même violence, même souci du mot : "Moins j’avais d’oseille/Plus j’étais dangereux et cruel/Sang sur les chicos/Reflet violet dans les prunelles". "Crapaud", il voulait "peser comme Depardieu" et ne "pens(ait)qu’à faire de l’argent". "Devenu prince", il "brille comme une étoile" sur le rap français : il a vendu un million de disques, 150 000 exemplaires de son dernier album Lunatic, et sa marque de vêtements Ünkut, lancée voilà sept ans, rapporte presque autant que ses chansons.

"La musique est une industrie, si tu n’as pas la prétention de faire du business, tu ne vas pas loin", lâche-t-il. Le ton est grave, le débit calme et maîtrisé, la voix presque robotique. De plus près, il a le regard doux, des yeux ombragés de longs cils qui scintillent comme des constellations. Sur ses bras, une foultitude de tatouages du nom de ses albums, tous disques d’or. Sur sa main gauche, maître Yoda, le personnage de Star Wars, son "héros". "Il incarne la puissance, la longévité, la sagesse, la force tranquille", égrène-t-il, d’un seul souffle. Il incline légèrement le poignet, les reflets de sa montre massive aveuglent. 

Comme son idole, puissance et longévité, Booba ? À coup sûr. Originaire du "9-2", le "duc de Boulogne", comme on le surnomme sur ses terres, incarne cette France qui a si bien réussi qu’elle s’est expatriée à Miami, où il vit l’autre moitié de l’année. Non pas pour des raisons fiscales – ses impôts il les paie en France -, mais parce qu’il trouve la France "trop fermée", "verrouillée". " Aux États-Unis, tout n’est pas rose, mais tu peux réussir, peu importe ta couleur, dit-il. Et il existe une vraie dynamique, un esprit de création autour du hip-hop." Ses modèles ? Malcolm X et les stars du rap américain Jay Z ou P. Diddy, qu’il invitait comme Akon – autre pointure -, le temps d’une chanson sur son dernier album. 

Pourtant, c’est la France, seulement la France qui l’acclame, depuis plus d’une décennie. Son dernier coup de force ? Bercy, qu’il a rempli en octobre, sans l’aide des médias, ni aucun partenariat. Du jamais-vu dans l’histoire du rap français depuis NTM : de tous les âges, de tous les horizons, 17 000 fans en transe reprenaient mot à mot ses saillies chocs, et parfois gorgées d’humour : "Quand je traîne en bas de chez toi, je fais chuter le prix de l’immobilier", hurlaient-ils.

Booba, c’est le Dark Vador du rap français, sa face sombre. L’empire du mal, pour les radios qui censurent ses titres ou les députés qui l’accusent de pervertir la jeunesse. Qu’importe, le trublion récidive, indomptable : "Fuck la France", crachait-il dans Caesar Palace. Comme un défouloir, il rappe la rue, le racisme et le mépris, inspirés de son histoire. Celle d’un petit ourson, "l’métis café crème", né d’un père sénégalais et d’une mère française, traqué par les regards d’une France "raciste". À 14 ans, le temps d’un échange scolaire, il s’imprègne à Detroit de l’American Dream : "Je voyais des Noirs partout au pouvoir, à la mairie, au journal télévisé. Cela m’a motivé. Je me suis dis : pourquoi pas moi ?" Ce sera lui, mais pas dans l’immédiat. Il veut s’inscrire à l’université : les caisses familiales sont vides. Retour en France, à sa "chienne de vie" : l’ennui, les galères, son BEP vente. Et le rap, qu’il découvre dans la chambre d’un pote, Ali. Ensemble, ils fondent le groupe Lunatic. Leur premier album,Mauvais Oeil, a beau être disque d’or, les portes des maisons de disques restent closes : elles se méfient du "bad boy" qui a écopé de 18 mois de prison pour le braquage peu glorieux d’un taxi. 

Qu’importe, il monte son label, Tallac Records, "référence aux collines où vivait l’ourson du dessin animé", et atteint les sommets, en solo, avec trois albums qui totalisent des centaines de milliers de ventes en France où il devient le plus grand vendeur de disques de rap. "J’ai dû en faire deux fois plus que les autres, j’ai fait les choses dans ma couleur", scande-t-il dans "Ma couleur".

Porte-parole de la banlieue qui craque ? Leader d’opinion pour les jeunes sans repères ? Qu’on ne s’y trompe pas. "S’il y a un message, il est dans mon parcours, dans ma réussite, assène-t-il, de son flow rageur. Dans la vie, il faut avoir des objectifs et se battre pour les réaliser. Si tu as un cerveau, tu peux bouger de ton HLM." Il dit comprendre Éric Zemmour qui traite le rap de "sous-culture d’analphabètes". D’un côté, "il y a la nouvelle génération qui se contente de faire l’apologie de la loose". De l’autre, "le rap d’antiquité". Comprenez : Mc Solaar, NTM et IAM qui n’ont pas su se renouveler. Il s’enflamme : "Le rap est une compétition, il faut s’entraîner dur, se surpasser. J’essaie toujours d’être convaincant comme dans un match de Muhammad Ali."

La preuve avec sa dernière mixtape, Autopsie Vol. 4, dont les productions se sont entichées de gros sons à l’américaine. Le fonds de commerce, lui, n’a pas changé : des voitures rutilantes, des gros biftons et des filles, à en pleuvoir. "C’est un truc de macho à la Berlusconi, justifie-t-il. Sauf que nous, les rappeurs, dans nos clips, nous en faisons des tonnes." Mais pour les armes ? "Les fusées à pompes, les kalachnikov, c’est notre défilé du 14 Juillet", tente-t-il, dans un éclat de rire. Pourtant, quelque chose a changé. Le temps d’une chanson ("Cruella"), il donne le micro à la prometteuse Shay, la "Nicki Minaj du rap français". Et pour la première fois, sur un titre, "Scarface", le rappeur ouvre son coeur, romantique, mais pas à la façon d’un Benjamin Biolay : "Au-delà du fait que tu es bonne/Je veux le coffre fort de ton coeur/Je veux tous les codes en prenant ton cerveau/Sans effraction/Te faire aimer mauvais garçon". Rejeté, il préfère céder à l’humour plutôt qu’à la violence : "Je ne comprends pas/Pourquoi elle me dit ça/ J’vais pas lui faire à la DSK/J’ai même pas la gueule de l’emploi". Une histoire vraie ? "Un épisode inspiré de mon vécu", lâche-t-il, presque timide. Booba enfin réconcilié avec les forces du bien sera-t-il le Luke Skywalker du rap français ? 

Booba Autopsie 4 (Because).

Source : lepoint.fr

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