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Au-delà de Drogba, d’Oyongo et des «petites à coller»…

Au départ, une vidéo banale. Quatre minutes et 38 secondes d’immersion dans l’atmosphère enfiévrée des vestiaires. Des moments de communion entre des footballeurs professionnels et stagiaires. Des instants privés en somme, qui ont inondé les réseaux sociaux avec l’énergie et la puissance virale de ces intimités dont la meute facebookienne aime se délecter. Sur la planète Zuckerberg la semaine écoulée, on a tout vu. Tout lu. Tout entendu. D’aucuns ont tiré parti de la vidéo pour célébrer l’humilité de Didier Drogba. D’autres, saisi l’opportunité de l’enregistrement pour magnifier les prouesses de danseur d’Oyongo Bitolo et les talents d’animateur du plus célèbre avant-centre ivoirien. Dans l’entre deux, l’on a vu émerger une autre catégorie de contemplateurs, plus bruyants et plus chauvins, qui ont pris prétexte de la bande-son pour décréter la consécration internationale de Franko.

L’occasion était immanquable : Didier Drogba se trémoussant à Montréal au rythme de «Coller la petite» ? C’était l’argutie inespérée pour démontrer la bonne santé de la chanson camerounaise, le raccourci par excellence pour prétendre à la reconnaissance mondiale. Rien de surprenant dans ce rafistolage intellectuel. Depuis que la facilité s’est impatronisée dans le landerneau artistique local, nous sommes passés maitres dans l’art de la forfanterie et du maquillage des faits. De forfaitures en impostures, nous avons acquis la conviction que le communautarisme qui nous fait remplir l’Olympia et l’acclamation puérilement chauvine qui accompagne les diffusions de clips «vert-rouge-jaune» sur Trace TV suffiront à redonner du génie/de la pertinence créative à nos artistes locaux et à porter haut la production camerounaise. Il est plus qu’urgent de tordre le coup à ces illusions.

Didier Drogba et Ambroise Oyongo se trémoussant à Montréal sur le beat de l’heure ou Mokobé sifflotant «Coller la petite» dans un taxi…, ce n’est absolument pas la garantie que «le gaou Franko a percé». La notoriété des personnages de la vidéo est insuffisante pour masquer la vraie problématique de la diffusion des productions locales, des droits et de la rétribution de nos artistes. Une posture véritablement patriotique s’attacherait à l’idée que Drogba et Mokobé se sont approprié l’œuvre de Franko via un site de téléchargement légal ; exactement comme ils l’auraient fait pour le dernier What do you mean de Justin Bieber. En effet, dans notre monde global, il n’y a plus aucune étrangéité à écouter une production camerounaise à Vanuatu ou en Amazonie. Le véritable enjeu est celui des modalités de circulation/diffusion des œuvres de l’esprit et, surtout, du respect des créateurs dans notre village planétaire. En d’autres termes, nous avons passé l’excitation de constater que MMA utilise «Trop de Bla Bla» de Princess Erika pour sa réclame ou qu’Apple retient «Kiki» de Blick Bassy pour la pub de son iPhone6. La satisfaction s’est déplacée vers la certitude que l’exploitation de l’œuvre s’est faite suivant les canons de l’art et que l’artiste lui-même a tiré profit de cette exploitation. Dans les pays où vivent Drogba et Mokobé, le téléchargement illégal est combattu et des dispositifs juridiques (bien que parfois décriés) encadrent la rémunération des artistes sur le numérique. Des pourcentages prédéfinis renseignent ce qui est dû aux créateurs, aux diffuseurs, aux producteurs, à l’Etat (TVA) pour chaque abonnement ou téléchargement. Dans la vidéo de l’impact de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=-EQU6QZOVhg

, Drogba joue «Coller la petite» à partir d’un iPhone. Le sien ? Probablement. Franko est-il disponible sur «iTunes», la plateforme de téléchargement légal de Apple ?

Ce n’est évidemment pas la responsabilité de Franko de structurer les créneaux de production, promotion, distribution et diffusion de ses œuvres ou, plus largement, du Cameroun. Cinquante années d’amateurisme chronique ne sauraient être renversées par une artiste débutant qui, lui-même, a encore mal à sa créativité. A son entourage donc, et à tous ceux qui veulent récolter la gloriole «vert-rouge-jaune» là où ils ne l’ont pas semée, de changer de perspective. Et d’inscrire, de manière agressive, les initiatives artistiques locales dans la modernité. La domestication du numérique et d’Internet fait partie de ces combat à gagner. Déjà exclue des débats du droit d’auteur, ignorée des programmations majeures et condamnée à la notoriété éphémère, la horde sans cesse croissante de jeunes machines à single (dont fait partie Franko) n’a plus que cette victoire possible comme bouée de sauvetage. Blick Bassy, Krotal, Jovi, Stanley Enow, Thierry Bertrand et quelques autres….l’ont compris et ont déjà pris de l’avance. Loin de l’évanescent tape-à-l’œil de Facebook, ils se sont assuré une solide visibilité et véritable démarche commerciale sur les meilleures plateformes numériques. Faut-il y voir l’une des raisons de leur régulière reconnaissance au plan international ? Chacun analysera. Ancienne animatrice radio à Douala (maintenant installée aux USA), Gaëlle Tjat travaille actuellement sur un projet de management artistique présentant un fort ancrage sur nouvelles technologies. Elle espère, le moment venu, faire bénéficier de son expertise aux jeunes artistes du terroir.

Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres. Et rien ne décollera vraiment tant que  «coller la petite» est notre seule et unique obsession.

“A Felix Tatla, Daryl Bile et Flora Ndogno”

Nick B.

 

 

 

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